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La mémoire des réfugiés allemands, un enjeu européen

 

  Du Traité de Lausanne organisant en 1923 l’échange des populations grecques et turque aux épurations ethniques qui bouleversèrent l’ex-Yougoslavie, le XXème siècle européen fut le théâtre de déplacements de population forcés et à grande échelle. L’Allemagne ne fut pas épargnée et plus d’une dizaine de millions de ses concitoyens fit l’amère expérience du départ sans retour, de l’abandon définitif du foyer (la Heimat).  

 

     Réunies à Potsdam l’été 1945, les puissances alliées mirent au point la nouvelle architecture de l’Europe et orchestrèrent sa réalisation. Le Reich fut démembré, occupé et amputé de ses territoires orientaux. On valida tacitement la nouvelle frontière germano-polonaise, désormais fixée le long des rivières Oder et Neisse. Des millions d’Allemands furent alors chassés des Régions de Silésie et de Poméranie orientale, jusqu’alors parties intégrantes de l’Etat. Bénéficiant d’une citoyenneté allemande pleine et entière, à l’époque exclusivement basée sur le droit du sang, ils se conformèrent aux invectives de vainqueurs et se dirigèrent naturellement vers ce qu’il restait de l’Allemagne.

 

     Les Alliés exigèrent des régions soumises à leur autorité d’intégrer en leur sein un quota de réfugiés (Vertriebene), en fonction de leur poids démographique. Ceux qui rejoignirent la zone d’occupation soviétique furent priés de garder le silence. Au nom de la solidarité entre Pays Frères, les autorités de la balbutiante République démocratique imposèrent une chape de plomb sur cet exode. Après tout, la décision n’avait-elle pas été prise par le camarade Staline lui-même. La critiquer, ou ne serait-ce que la discuter, revenait à mettre son autorité en doute.

 

     C’est donc en République fédérale que les réfugiés se rassemblèrent et s’organisèrent pour valoriser leur patrimoine culturel commun et sensibiliser l’opinion publique. Leur installation dans le pays débuta pourtant dans des conditions difficiles. Contraints de vivre dans des logements de fortune, à l’image des premiers travailleurs Algériens arrivant en France à la même époque, ils suscitèrent bien souvent la suspicion des Allemands qui vivaient déjà sur place. La Fédération des réfugiés (Bund der Vertriebenen, BdV) se consacra à la rédaction d’une Charte, véritable programme politique, proclamée à Stuttgart le 5 août 1950. Il s’agissait de mettre en avant leur condition de victimes de guerre pour appuyer leurs demandes. Au premier chef d’entres elles, le droit au retour collectif sur leurs terres d’origine. La Fédération  gagna rapidement l’influence nécessaire sur la scène publique ouest-allemande pour faire entendre sa voix. La visite du Chancelier en exercice à l’Assemblée plénière annuelle de la BdV devint rapidement un rituel politique, non sans certaines arrière-pensées, compte tenu du poids électoral des réfugiés.

 

     L’arrivée aux Affaires du social-démocrate Willy Brandt changea la donne et confina les associations de réfugiés à un rôle de préservation de leur héritage culturel. A l’inverse des chrétiens-démocrates (CDU), le SPD ne courtisait pas les Allemands des territoires orientaux. Au contraire, sous l’impulsion du nouveau Chancelier, il amorça le rapprochement avec les Etats socialistes, l’Ostpolitik. Les intérêts de la Fédération et du nouveau gouvernement étaient devenus contradictoires. Elle perdit de facto la visibilité que lui avait octroyée la droite conservatrice, soucieuse de s’assurer du vote des réfugiés.

 

     Ce n’est qu’à l’issue du processus de réunification qu’un débat serein et moins partisan a pu être posé en Allemagne. La frontière germano-polonaise fut enfin reconnue officiellement par le Chancelier Helmut Kohl, sous la pression conjointe des Britanniques et des Français qui en faisaient la condition sine qua non de la fusion des deux Allemagne. Les Polonais, en partie rassurés, voyaient le spectre d’une demande de réparations pour les propriétés allemandes perdues s’éloigner. La Fédération, divisée sur la question de la reconnaissance de la frontière, intensifia son lobbying pour l’ouverture d’un Centre de documentation sur les réfugiés allemands dans la capitale réunifiée, après que le Bundestag se fut prononcé en faveur de la construction d’un monument dédié aux victimes juives de la barbarie nazie en plein cœur de Berlin. Ils obtinrent gain de cause mais durent mettre de l’eau dans leur vin.

 

     La Chancelière Angela Merkel se prononça en février 2006 pour un signe visible dans la capitale pour rappeler le destin des populations expulsées, tout en soulignant la nécessité de ne pas limiter la vocation du Centre aux déplacés de souche allemande et d’y intégrer l’ensemble des peuples européens marqués par l’expérience du départ forcé. Erika Steinbach, présidente de la BdV, représentante de la frange la plus conservatrice de la Fédération, accepta ce compromis en négociant en échange sa place au conseil scientifique du Centre « Fuite, Expulsion, Intégration ». Un malaise s’insinua dans l’opinion publique et se transforma rapidement en une controverse vive et émotionnelle. Madame Steinbach refuse en effet de reconnaître la validité de la frontière germano-polonaise… Dès lors, sa présence au conseil scientifique du Centre compromettrait l’idéal de réconciliation européenne. Cette affaire, relayée quasi-quotidiennement dans les médias  polonais, mettait en danger la fragile amitié des deux pays. Elle empoisonnait aussi les rapports entre chrétiens-démocrates et libéraux, partenaires au sein de la nouvelle coalition gouvernementale de 2009, ces derniers rejetant catégoriquement la candidature de la présidente de la Fédération des réfugiés.

 

     Erika Steinbach dut se résoudre à abandonner toute velléité à rejoindre le conseil scientifique. Les spécialistes des relations germano-polonaises s’accordent pourtant à dire que le climat reste pétri de suspicion et que l’établissement à Berlin du Centre sur les déplacés n’est pas approprié. Le choix d’une ville-frontière, divisée depuis 1945 et partagée par Allemands et Polonais  le long de l’axe Oder-Neisse, aurait été un pari beaucoup plus audacieux et aurait clairement signifié la volonté d’intégrer les réfugiés allemands dans une perspective européenne. Et de sceller la réconciliation avec la Pologne une fois pour toutes.

 

Maxime Benatouil

 

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